Afrique de l’Ouest/3e mandat: L’autre coup d’Etat qui déstabilise

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Recourir aux armes et déchoir un dirigeant ou un pouvoir en place, c’est la mode ces dernières années en Afrique, de l’ouest notamment. Le Burkina occupe l’actualité, avec le second putsch en l’espace de huit mois ayant  vu évincer le Lieutenant-Colonel Paul-Henri Damiba  samedi dernier. Mais à côté de cette manière rustre curieusement acclamée par les fameux panafricanistes de la toile, il existe une autre forme de coup d’Etat plus  pernicieuse sinon autant mais que l’on passe souvent par pertes et profits…

Paul-Henri Damiba et sa famille ont trouvé refuge (sic) au Togo, accueillis par Faure Gnassingbé qui, dit-on, veut contribuer à la paix au Burkina, conformément à son nouvel hobby ces derniers temps, la médiation dans les crises, notamment au Mali où il se met dans la peau du plus grand avocat de la junte militaire au pouvoir. La page Damiba est, peut-être, tournée, sous réserve de plans obscurs de ses hommes qui lui sont restés fidèles. Le défi à présent pour son tombeur le Capitaine Ibrahim Traoré et ses soutiens, c’est de stabiliser ou consolider leur pouvoir, en attendant le retour à la normale (sic) avec le choix d’un Président de la transition et la reprise du déroulement du calendrier électoral de la CEDEAO, pour un retour à l’ordre constitutionnel, avec des élections et le choix de dirigeants civils. L’institution communautaire s’active aussi à cette fin, malgré toutes les critiques peu ou prou légitimes à son encontre. Avec la banalisation et la fréquence des coups d’Etat, le Burkina a presqu’institutionnalisé le renversement du pouvoir et sa prise en Afrique occidentale par les armes. La question aujourd’hui serait presque de savoir à qui le tour et surtout quand. Au pays des hommes intègres notamment, il faudra attendre de voir si le nouveau clan va passer le cap des huit mois pour mieux apprécier…

Le 3e mandat, l’autre forme de coup d’Etat

L’Afrique de l’ouest ne brille pas que par les putschs, elle s’illustre également par les 3e  ou extra-mandats. Le ton a été donné par le Togo avec Faure Gnassingbé qui s’est octroyé un 3e mandat en 2015, après deux mandats acquis dans des conditions heurtées. Le premier l’avait été dans le sang d’un millier de Togolais, le second sur fond de  détournement des suffrages populaires à en croire l’opposition. Il en a accaparé un 4e  en 2020 dans la contestation et est dans la dynamique d’un 5e quinquennat. De fait, bien que jeune en âge, il est le  »Doyen » dans l’espace en termes de durée au pouvoir et se plaît apparemment dans cette caricature. La voie étant ouverte, Alassane Ouattara s’est engouffré là-dedans et s’est aussi octroyé une  3e pige depuis 2020, au nez et à la barbe des Ivoiriens. Briguera-t-il un  4e mandat ? La question se pose légitimement. En Guinée, Alpha Condé a réussi à accaparer aussi un 3e quinquennat mais il a eu le malheur que la Guinée ait un soldat nommé Mamady Doumbouya qui le  renversa en  2021.

Un coup d’Etat est un renversement d’un ordre préétabli et l’accaparement du pouvoir. C’est justement ce dernier aspect que les 3 e mandats ont de commun avec les coups d’Etat. Alors qu’ils sont au bout de leur second et dernier mandat légitime en démocratie et donc devraient vider le plancher et laisser la place à d’autres, les chefs d’Etat en place marchent sur les règles établies pour s’accrocher. Les 3e mandats se caractérisent généralement par des coups d’Etat constitutionnels consistant à tripatouiller la Constitution, sauter le verrou de la limitation et introduire des dispositions qui ouvrent la voie aux dirigeants en place pour candidater une fois de plus à la magistrature suprême, puis opérer un forcing électoral, c’est-à-dire organiser des simulacres d’élections où la fraude et le détournement du verdict des urnes sont au rendez-vous. Pour  boucler la boucle, l’armée est mise à contribution pour mater la contestation

On le voit bien, les 3e ou extra-mandats sont donc des doubles voire triples coups d’Etat. Et Dieu sait qu’ils sont de plus en plus nombreux, les dirigeants de l’espace ouest-africain à être tentés de s’offrir des mandats de plus, avec la réussite des jurisprudences Faure Gnassingbé et Alassane Ouattara. Ce n’est pas Macky Sall au Sénégal qui nous démentirait.

Responsabilité de la CEDEAO

Elle n’a pas bonne presse dans l’opinion ouest-africaine et est accablée, même si elle n’est pas la première responsable de ces situations. Au Burkina, par exemple, des jeunes ont exprimé leur opposition à la venue de la délégation envoyée pour s’enquérir de la situation et proposer l’assistance idoine pour sortir de la crise Même dans certains cas où la CEDEAO sanctionne les coups d’Etat, cela lui attire la foudre de l’opinion. C’est l’exemple du Mali où elle a été décriée par beaucoup d’Africains qui ont pris le parti d’Assimi Goïta et de la junte au pouvoir comme si le putsch qu’ils avaient opéré était une bonne chose. Mais la CEDEAO a une part de responsabilité dans la récurrence des coups d’Etat militaires, constitutionnels et électoraux dans l’espace.

En effet, il existe un protocole sur la démocratie et la bonne gouvernance que la CEDEAO s’est octroyé depuis  2001.  C’est un ensemble de règles qui, respectées, devraient concourir à la stabilité des pouvoirs. Le bon sens aurait voulu que lorsqu’un chef d’Etat les enfreint, il soit sévèrement châtié. Mais dans la plupart des cas, la CEDEAO reste muette devant les tripatouillages constitutionnels précurseurs des 3e mandats, à cause des desseins obscurs de certains dirigeants. Dans certains cas même, elle prend carrément le parti des plus forts. C’était le cas au Togo en 2005 lorsqu’elle avait cautionné la succession dynastique au pouvoir au décès d’Eyadema. On se rappelle même que le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité d’alors,  François Akila-Esso Boko qui, sentant le danger, avait démissionné pour attirer l’attention des uns et des autres, fut traité d’irresponsable. Mais les faits ont fini par lui donner raison. C’est un millier de Togolais qui avaient été trucidés pour permettre la montée au pouvoir du fils. Toujours dans le cas togolais, ses envoyés, Alassane Ouattara et Alpha Condé avaient pris fait et cause pour leur camarade Faure Gnassingbé suite à la crise liée aux manifestations de 2017.

Le manque de rigueur et le parti pris ostentatoire de la CEDEAO dans certains cas n’ont pour effet que d’encourager la récidive. En manquant de dénoncer et sanctionner les auteurs de coups d’Etat constitutionnels, électoraux et des 3e mandats, en méprisant les aspirations des peuples, restant impassibles devant les tares de la gouvernance et les cris de détresse des populations, elle encourage simplement d’autres à emprunter ce chemin tortueux. Il urge, au demeurant, pour la CEDEAO, de réviser son comportement, se reformer en profondeur et rendre son protocole contraignant, comme le veulent le NDI et les OSC africaines à l’ origine de la campagne pour la limitation des mandats dans l’espace ouest-aricain. Elle devra éviter de faire preuve de rigueur sélective devant les situations. L’autre alternative, peut-être, c’est de donner beaucoup de pouvoir au Parlement et surtout à la Cour de justice de la CEDEAO qui semble, elle, avoir l’adhésion des populations de l’espace.

Le règlement des problèmes de gouvernance et de cette problématique des 3è mandats en amont pourrait bien être source de stabilité politique dans l’espace. Dans ses textes, elle devra rendre sacré le respect de la Constitution, parvenir à l’harmonisation des Constitutions autour de la limitation du nombre de mandat à deux, à l’organisation d’élections crédibles, sanctionner promptement et équitablement au besoin, anticiper et poser des garde-fous. Car Dieu sait que s’il y avait des Assimi Goïta, Mamady Doumbouya ou Ibrahim Traoré dans tous les pays, il y aurait des coups d’Etat presque mensuellement…

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