Chronique littéraire: Qu’est ce qu’un écrivain?

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Etre un écrivain est un titre. Ce titre ne nous revient pas par auto-proclamation mais plutôt par consécration. Mais qui nous le décerne, l’éditeur ou le lecteur ?  En d’autres termes, suffit-il de voir imprimer   notre   nom   sur la couverture d’un livre pour mettre aussi sur  notre carte  de  visite: écrivain ?  Suffit-il  d’écrire  un  livre  ou des livres pour mériter le nom d’écrivain aux yeux  des autres?  Si  vous  voulez  encore,  l’auteur  de  tout  livre est- il nécessairement un écrivain ? C’est ici qu’il faut savoir distinguer l’art d’écrire de  l’acte  d’écrire  qui  l’inclut  et dont on peut avoir finalement trois conceptions : le devoir-écrire, le vouloir-écrire et le pouvoir-écrire.

Le devoir-écrire

Le devoir-écrire, c’est le projet de mettre à la disposition des lecteurs une documentation inédite, de nouvelles idées ou approches scientifiques sur les mêmes  idées. Les auteurs d’un tel projet sont souvent des chercheurs, des investigateurs.   Cela va de simples professeurs qui écrivent des   manuels   pédagogiques  aux savants qui veulent publier les résultats de leurs découvertes, aux  historiens  qui  apportent  un éclairage sur des faits passés,  aux  journalistes  qui  nous  donnent des informations sur l’actualité, aux   grands   hommes   qui, par leurs mémoires,  nous  livrent  les  expériences  et les secrets de leurs gouvernances politiques, jusqu’aux philosophes qui mettent à jour de  nouveaux  concepts. Tous ces hommes sentent leur acte d’écrire comme une obligation professionnelle de nous tenir   au   courant de… Ils   sentent   le   besoin   de   nous   sensibiliser   à   leurs vérités mais ils ne visent pas prioritairement à s’adresser à notre sensibilité, c’est-à-dire à nos sentiments et à nos sensations pour   nous   émouvoir.   Par leurs argumentations, leurs rapports, leurs récits, ils visent à nous faire  voir  clair.  C’est  ce  que  nous  appelons le devoir-écrire qui est différent du vouloir-écrire.

Le vouloir-écrire.

Le vouloir-écrire, c’est  d’abord le désir d’écrire, l’envie de dire par écrit quelque chose d’intime au monde. Qui n’a pas voulu raconter ses amours troubles  de jeunesse, rendre témoignage d’un événement qu’il a trouvé particulièrement comique ou pathétique?  Posez la question aux prisonniers qui, toujours à  l’étroit  dans leurs cellules, se voient obligés de se créer un autre espace  d’évasion  dans  leurs  têtes. Ils vous diront qu’à un moment de leur internement, ils  ont demandé un stylo et une feuille à leurs geôliers.

Mieux,  quel intellectuel ou homme de Lettres rompu à la grammaire et  à la rhétorique n’a jamais  senti une fois l’envie d’écrire,  surtout  après  avoir lu  et  analysé de grands textes d’auteurs qui l’ont fait frémir ? La  tentation est toujours permanente, forte, très forte.

Mais toutes ces personnes citées ne vont pas  forcément  jusqu’au  bout  de  leur  projet  d’écrire.  Parce  qu’ils  ne sont pas tenus d’écrire même s’ils ont un sujet, du moment où ils n’ont pas trouvé leur art d’écrire, leur inspiration créatrice, c’est-à-dire la manière efficace de communiquer leur sensibilité particulière.

Sans grande inspiration, l’écrivain n’est capable de communiquer aux lecteurs que l’événementiel   au   lieu de son nouveau  regard  affectif  sur  les  événements  qui ne sont souvent eux-mêmes que des lieux communs.

Ahmadou KOUROUMA a fait paraître  son récit  intitulé  Allah   n’est pas obligé.  « Ahmadou  KOUROUMA non plus », lui fit observer le critique universitaire togolais Sélom Gbanou. Celui-ci voulait  tout  simplement signifier   à   l’écrivain   ivoirien    qu’étant un    artiste,    donc    libre     d’écrire     ou de   ne   pas   écrire,   que   n’étant   pas dans la démarche d’un chercheur, il aurait  dû  économiser  cette  œuvre  tant le produit fini livré aux lecteurs ne donnait pas une  nouvelle  saveur  aux  lieux  communs  au  point  qu’on  se demande si cet auteur voulait faire autre chose que  de nous rapporter par écrit l’événement que nous avons l’habitude  de  regarder    plus  animé  et  plus  vivant  sur   les médias : le phénomène des enfants soldats   dans  une  guerre  civile .  Pour  avoir  publié  son  œuvre  sans  art et sans éloquence, l’auteur n’a pas pu selon nous communiquer sa sensibilité. Il n’a fait   qu’un simple   acte : le devoir d’écrire, option que doivent dépasser normalement même les écrivains amateurs.

Chez   les   meilleurs   de    ceux-ci,    cette    obsession pour l’écriture de l’événementiel, même réussie, ne franchit pas le stade de l’anecdotique; ces derniers auteurs croient qu’écrire, c’est rapporter une histoire intéressante, curieuse donc belle en soi. Et cet effort d’écriture ressemble plus à une transcription, à une transposition plutôt qu’à  une invention, ce qui   peut   être encore en deçà du pouvoir-écrire.

Le pouvoir-écrire

Ce n’est jamais un simple acte d’écrire. C’est  l’art  d’écrire  auquel  prédispose un talent. Le  pouvoir-écrire  va vraiment plus loin qu’un simple vœu d’écrire, c’est une volonté d’écriture  sous la poussée d’une vraie inspiration, qu’il faut creuser sans fatigue. C’est dire que là où est notre inspiration, là est notre transpiration. Boileau ne disait pas autre chose quand il conseillait aux auteurs littéraires classiques  de remettre leur œuvre  cent  fois sur le chantier  pour la polir et la repolir.

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