Le journalisme d’investigation rime avec « curiosité, rigueur et intégrité »

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L’investigation, cet autre genre journalistique était au cœur d’un atelier de formation la semaine dernière à Tsévié, à l’initiative de l’Ambassade des Etats-Unis au Togo. Kokou Ignace Patrice Sossou, journaliste d’investigation béninois était l’un des formateurs à cet atelier. Membre de la Cellule Norbert Zongo pour le journalisme d’investigation en Afrique de l’Ouest (CENOZO) et du Réseau 3i qui regroupe des journalistes d’investigation d’Europe, du Maghreb et d’Afrique de l’Ouest, dans une interview, il répond aux questions de L’Alternative sur l’investigation.

Propos recueillis par Alice Lawson

Qu’est-ce que le journalisme d’investigation ?

Il existe plusieurs définitions du journalisme d’investigation. Mais la définition qui est la plus partagée par tous, c’est « le fait de collecter, traiter et diffuser des informations cachées, volontairement ou non, sur un sujet d’intérêt public ». Pour moi, le journalisme d’investigation est le journalisme de la vérité des faits, qu’ils soient délibérément dissimulés au public ou non.

Le but du journalisme d’investigation est-il de révéler que des scandales étatiques ?

Bien sûr que non ! Mais si par « révéler des scandales étatiques », vous entendez diffuser des informations qui vont provoquer de profondes reformes institutionnelles pour le bien commun, alors là oui ! L’objectif premier du journaliste d’investigation n’est pas de nuire à X ou à Y, mais de travailler sur la vérité des faits. Sauf que la responsabilité de ces faits incombe à certaines personnes, qu’elles soient opérateurs économiques, acteurs politiques, religieux ou de la société civile. Un fait banal de pollution d’exploitation minière peut conduire à une enquête d’envergure qui interpelle la responsabilité de plusieurs personnes et provoquer la réforme du Code minier ou de la loi sur l’aménagement du cadre de vie.

Genre journalistique plutôt risqué, comment le journaliste peut-il se protéger ?

Il existe plusieurs moyens pour le journaliste de se protéger sur le plan physique, mental, juridique et numérique. Ces moyens vont des réflexes qu’il faut avoir aux mesures à prendre par le journaliste pour préserver sa vie et celle de ses proches ainsi que pour protéger ses sources d’informations. Mais pour mieux se protéger, le journaliste doit d’abord faire une évaluation des risques potentiels qu’il court. Cette évaluation lui permet de savoir contre quoi il va se protéger et comment se protéger. Il est important d’avoir conscience qu’il n’y a pas de risque zéro. Le journaliste doit donc rester sur ses gardes à tout moment quelles que soient les mesures de sécurité prises.

Quelles sont les qualités d’un bon journaliste d’investigation ?

Je dirai : curiosité, rigueur et intégrité. Le service d’intérêt public suscite la curiosité tous azimus du journaliste d’investigation. Dans l’exercice de sa mission, le journaliste d’investigation doit faire preuve de rigueur vis-à-vis des faits tout en restant objectif. L’intégrité est la vertu qui guide ses actions.

L’investigation est-elle un moyen pour le journaliste de gagner en crédibilité ?

Par principe, le journaliste est censé être quelqu’un de crédible. Ceci dit, je pense que c’est plutôt la crédibilité du journaliste ou de son média qui donne plus d’impact aux reportages d’investigation.

Comment trouvez-vous vos sujets d’enquête ?

Il existe plusieurs sources d’inspiration pour trouver un sujet d’investigation. Nous avons, par exemple, une actualité récurrente qui suscite l’intérêt du public et qui nécessite un approfondissement ; une alerte d’une source anonyme ou non ; une déclaration officielle d’un responsable politique, d’un acteur de la société civile ou d’un représentant d’organisation internationale sur un sujet d’intérêt public ; le questionnement du journaliste sur un phénomène de société ; l’intérêt du journaliste pour une affaire ou un phénomène ; etc. La curiosité du journaliste d’investigation et sa capacité à mettre en doute les faits de l’actualité constituent la principale source d’inspiration pour trouver un sujet d’enquête. Quelle que soit la source d’inspiration, le sujet d’investigation doit être d’intérêt public.

Quel est l’enjeu de l’investigation pour la profession ?

Le développement des nouvelles technologies a entraîné le phénomène du journalisme citoyen. Toute personne disposant d’un smartphone qui est témoin d’un fait peut produire l’information sur les réseaux sociaux. Ce phénomène est de plus en plus récurrent de nos jours et laisse la porte ouverte à toutes formes de dérives telles que les fakenews (fausses informations). L’investigation est donc un rempart pour la profession de journaliste puisque c’est la branche du métier qui ne se contente pas du factuel et traite un sujet en profondeur pour situer les responsabilités. Un exemple, le journaliste citoyen ou conventionnel parlera d’un accident de véhicule de transport en commun et du bilan matériel et humain. Le journalisme d’investigation s’intéressera aux causes de l’accident et à plusieurs d’autres aspects du drame : que dit le rapport de police sur l’accident ? La visite technique et la police d’assurance du véhicule étaient-elles à jour ? Si non, qui a autorisé la mise en circulation du véhicule ? A qui appartient la société de transport en commun ? La société a-t-elle déjà enregistré des cas d’accident par le passé ? Si oui, quelles sont les circonstances de ces accidents ? Etc.

Comment se démarquer dans une investigation ?

C’est la capacité du journalisme à toucher l’intérêt du public. Ceci part du choix du sujet jusqu’aux moindres détails de l’enquête. Il y a des enquêtes qui s’apparentent à un règlement de compte entre un journaliste et une tierce personne. Ce type d’enquête n’emballe pas outre mesure le public. Mais par contre, il y a des enquêtes où l’intérêt du public est au centre des préoccupations. Ce genre d’enquête se démarque systématiquement de par son objet et sa pertinence.

Comment faire une investigation en journalisme ?

Pour faire de l’investigation, il faut connaître les principes fondamentaux du journalisme tels que la règle des 5W (Who, What, Where, When, Why ? – Qui, Quoi, Où, Quand, Pourquoi ?), la déontologie de la presse qui définit les droits et les devoirs du journaliste. Ensuite, il faut avoir un sujet, définir un angle de traitement et formuler une hypothèse après avoir fait des recherches préliminaires sur le sujet d’enquête. L’hypothèse est une assertion qui permet de définir l’objectif de l’enquête. De l’hypothèse émergent des questions qui doivent trouver des réponses au cours de l’investigation. Après la formulation de l’hypothèse, commencent l’immersion et le travail de terrain conformément au plan d’investigation élaboré par le journaliste. Il faut dire que cette démarche d’investigation n’est pas figée. Elle peut varier d’un journaliste à un autre.

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