Rencontre du chef de l’Etat et des chefs de partis: un message subliminal aux militaires pour prévenir un éventuel coup d’Etat ?

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« La tenue de cet entretien semble, avant même de commencer, être une grande réussite pour Faure Gnassingbé. Il adresse ses messages aux deux entités qui constituent le cœur de son pouvoir, la communauté internationale et l’armée. Les chefs de partis qui sont invités, accepteront-ils d’être une simple caution de cette démarche ? »

Le chef de l’Etat togolais invite, pour la première semaine du mois d’août 2022, quelques chefs de parti, triés sur le volet, à une discussion au sujet du terrorisme qui frappe en ce moment l’extrême nord du pays.

Dans un espace politique, l’échange entre un chef d’Etat et les dirigeants des partis politiques est un exercice ordinaire dans le fonctionnement normal des institutions. Toutefois, cet exercice prend tout son sens dans un environnement approprié, car c’est un instrument de démocratie.

Or, à l’heure même où cette invitation venant du sommet de l’Etat est lancée, l’administration togolaise est encore vent debout contre toute initiative de réunion publique des partis politiques d’opposition. Cette interdiction frappe les meetings et les manifestations publiques à caractère pacifique et même parfois une simple rencontre à l’intérieur des locaux d’un parti. Le Togo est notoirement plutôt reconnu pour être une dictature…

Quel bénéfice alors pour l’initiateur ?

Observée de l’extérieur du pays, la démarche du chef de l’Etat apparait donc à la fois normale et visant à rassembler les forces politiques, dans le but de créer une synergie à même de mobiliser la population, à juste titre, autour de l’armée face au terrorisme.

En effet, un tel objectif est une réelle nécessité pour le pays. L’opinion publique constate avec amertume que le chef de l’Etat s’implique personnellement dans la résolution de problèmes dans les Etats voisins, alors qu’il néglige royalement la crise permanente dans le sien propre.

Il faut aussi rappeler que dans la gestion de la crise sanitaire liée au Covid, l’Etat avait ostracisé les partis politiques et les organisations de la société civile. Les critiques ont fusé de toute part pour dénoncer cette gestion solitaire d’une crise nationale, alors qu’il aurait fallu associer toutes les forces du pays. La leçon semble comprise. En invitant quelques chefs de partis, choisis sur des critères propres au régime, le chef de l’Etat veut sans doute atteindre un double objectif.

D’une part, il montre à la communauté internationale qu’il aurait tiré des enseignements des erreurs passées et qu’il travaillerait désormais avec les forces d’opposition, comme le ferait tout gouvernement dans un environnement démocratique. Il marque ainsi un point aux yeux des pays partenaires qui connaissent cette pratique courante dans leur pays, l’apprécient, car jouissant de démocratie. C’est l’objectif principal.

Mais l’initiative du chef de l’Etat semble cacher un autre objectif, plus subtil et inavouable, mais tout aussi important.

Il faut voir ce qu’il se passe dans les pays du Sahel pour le comprendre. Dans ces pays où sévit le terrorisme depuis une décennie, en dehors du Niger qui a changé de président durant la crise sécuritaire suite à une élection, le Mali et le Burkina, eux, ont subi un coup d’Etat militaire. La motivation principale avancée par les militaires est l’incapacité du président – en sa personne propre – à mener une politique en mesure de mettre fin au terrorisme.

En initiant donc cet entretien avec certains partis politiques, le chef de l’Etat anticipe par la ruse. Il prépare des arguments pour se décharger d’une responsabilité personnelle, au cas où le terrorisme connaitrait une expansion territoriale et s’inscrirait dans la durée avec un bilan de victimes important dans les rangs des soldats. Une façon de dire aux militaires, le cas échéant, de ne pas s’en prendre à lui et à son régime si la crise sécuritaire perdurait.

La tenue de cet entretien est donc déjà en soi une grande réussite pour le chef de l’Etat. Il aura adressé ses messages à la fois à la communauté internationale et à l’institution militaire, les deux entités qu’il ne veut en aucun cas froisser de quelque manière que ce soit. On peut alors se demander pour quelles raisons les chefs de partis invités accepteraient de se prêter au jeu et d’être une simple caution de cette démarche.

Quels risques pour les participants ?

Les partis politiques qui sont invités savent qu’ils sont scrutés par l’opinion publique. Tout le risque de cet exercice est pour eux. Certes la population est sensible à la question du terrorisme, particulièrement celle située dans la zone actuellement ciblée par ce fléau. Mais elle attend plus de l’opposition que de participer à un entretien avec le chef de l’Etat, fut-il au sujet du terrorisme.

La population attend que l’opposition agisse pour trouver des réponses à ses nombreuses préoccupations. Les questions des prisonniers et des exilés politiques, des libertés publiques en général, des libertés de la presse et syndicales en particulier, de la cherté de la vie, du foncier, de gouvernance, de l’impunité, de la disponibilité et de la qualité des services publiques de base, du fonctionnement de la justice, sont, entre autres, des préoccupations majeures des Togolais.

Justement ces préoccupations sont des conséquences de défaillances politiques et de  gouvernance qui font le lit du terrorisme.

Si la participation de ces chefs de parti de l’opposition à l’entretien avec le chef de l’Etat n’entraine pas une avancée significative sur des points précités, l’opinion demandera des comptes. Et la marge de manœuvre de ces partis est réduite, quand on connait la capacité de manipulation et de duplicité du régime. Les invités savent à quoi s’en tenir.

Qu’aurait-on pu attendre du chef de l’Etat ?

Avec l’expérience qu’il a acquise en analysant l’évolution du terrorisme dans les pays du Sahel, en faisant participer un contingent togolais à la Minusma, (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali), et surtout en s’impliquant personnellement  dans la crise entre le Mali et la CEDEAO, suite au coup d’Etat dans ce pays, puis en assurant la médiation sur la question des 49 militaires ivoiriens arrêtés pour mercenariat au Mali, le chef de l’Etat togolais a les éléments nécessaires pour adopter une approche optimale qui mobiliserait toute la Nation, face à la menace terroriste.

Le chef de l’Etat avait le devoir de s’adresser de façon solennelle au peuple en abordant la question du terrorisme entré en action sur le territoire.

Cela aurait envoyé un signal fort de sens à l’endroit de toute la Nation, et en particulier, à la population du nord déjà impactée en terme de perte de vies humaines. Surtout qu’elle a été victime d’une bavure militaire qui a couté la vie à 7 adolescents.

Une telle démarche aurait ainsi dû, non seulement appeler à se serrer les coudes pour lutter ensemble contre les ennemis du pays, mais elle aurait dû créer les conditions mêmes qui encouragent ce travail en commun auquel appelle le chef de l’Etat. Les conditions en question consisteraient essentiellement en la prise d’une initiative forte qui porte sur une sorte de forum national devant traiter de tous les problèmes auxquels le pays est confronté. Cela pouvait intégrer un rétroplanning qui tienne compte des urgences et notamment de la question sécuritaire liée à la progression du terrorisme. Forum qui viserait à rassembler tous les partis politiques, les organisations de la société civile, les chefs religieux, les chefs traditionnels, les syndicats, la police, la gendarmerie et l’armée. En somme, une initiative qui décrisperait et qui relancerait une nouvelle dynamique de consolidation de la Nation.

Nous aurions eu ainsi un chef d’Etat qui, conscient d’une situation critique qu’est le terrorisme sur son sol, aurait démontré une réelle volonté de consolider les assises de son peuple et d’envoyer le message d’un réel désir de répondre à la nécessité de tenir compte de toute la Nation. Ce qui aurait donc ouvert la voie, pour la population, à faire corps avec l’armée, face à cette guerre asymétrique, ce qui est une condition indispensable au succès. Mais, suis-je peut-être dans une lecture optimiste que ne partage pas le chef de l’Etat.

En fait, on constate que ce dernier ne s’implique personnellement que si son action peut avoir un impact direct sur le cœur de son pouvoir. Lorsqu’il s’agit de sujets qui préoccupent les Togolais, on ne voit pas le chef de l’Etat prendre l’initiative de concertation avec l’opposition.

En tout état de cause, les initiatives qui ne correspondent pas aux attentes des Togolais, avec ou sans la participation de certains partis politiques d’opposition, feront long feu. Elles connaitront un échec.

C’est le cas du dernier dialogue engagé par le gouvernement – et conduit par un ministre d’Etat –  suite à une rencontre de certains partis d’opposition, à la demande de ces derniers, avec le chef de l’Etat, en mars 2019. D’ailleurs, on avait vite compris alors, qu’en réalité, cette prétendue demande des partis d’opposition était le fait d’une orchestration bien articulée dans l’ombre.

La rencontre que le chef de l’Etat initie à présent avec certains partis d’opposition pour discuter de la lutte contre le terrorisme pourrait-elle connaitre un sort différent ? Même  si on l’espérait, rien n’est moins sûr.

Nathaniel Olympio

Président du Parti des Togolais

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